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Numéro 30 - rive psychanalytique - juin 2016

Diomar Gonzalez Serrano, psychologue, Master en Psychanalyse (Université de Paris 8), secrétaire générale adjointe de l'iriv

Ces surprises chez soi au quotidien

S’il nous arrive de faire un bilan de nos activités quotidiennes, personne ne peut affirmer qu`il  ne se trouve jamais face à des situations inattendues, qui se produisent tout à coup, et qui nous amènent à expérimenter une surprise, nous donnant l’impression d’être étrangers à nous-mêmes, dans le champ de nos propres références. Nous allons préciser quelques-unes de ces situations.

Parfois on est en train de faire quelque chose, une action, une occupation, et soudain, on oublie ce qu’on est en train de faire, ce qui l’a motivé. Par exemple, on entre quelque part, et on ne se souvient plus ce qu’on est venu y faire. D’autres oublis très habituels sont l’endroit où on a laissé ses clés, le livre qu’on est en train de lire, ce qu’on voulait dire, mais aussi des rendez-vous. Il y a des exemples classiques comme celui d`écrire à quelqu’un et mettre une autre adresse sur l’enveloppe. Ou bien on part pour un endroit, et on arrive autre part. Ces actes sont considérés comme des actes manqués.

Certaines verbalisations peuvent également être considérées comme des actes manqués. On fait des révélations sur sa vie privée sans en avoir l’intention. Michelle Obama dit : "En tant que mère célibataire occupée" (1) au lieu de "En tant que mère occupée". Dans d’autres situations, on est en train de parler d’un sujet déterminé, et de manière inattendue un lapsus arrive. Dans la vie quotidienne, on se trompe de nom, ou on dit un mot pour un autre. Dans le langage médiatique, il y a de véritables lapsus. Les plus connus sont "sexe" pour " texte"; "dépense" pour "défense"; "démission" pour "décision"; "yogourt"pour   "ouïghour" (2). Il y aussi les oublis de mots - ceux qui restent "sur le bout de la langue". Malgré ses efforts pour s`en souvenir, il est impossible d’arriver à se les remettre en mémoire au moment où on en a besoin. Pour les expressions, des phrases impliquent autre chose que ce qu’on veut dire, on en parle de manière voilée. On peut citer les malentendus. Pour celui qui écoute, le sens des mots prononcés est très différent de ce qu’ils semblent exprimer.

Dans de telles situations, la personne réagit avec une exclamationspontanée qui dénote la surprise, comme : euh !, euh, pardon ! Après ces réactions, la personne, avant de reprendre son discours, peut avoir besoin d`une pause. Sinon, elle peut se sentir forcée de s`expliquer et de se justifier auprès des autres, en disant par exemple: "cela m’a échappé", "ce n’est pas ce que je voulais dire", "je me suis trompée", etc. Michelle Obama s’est expliquée de manière plus claire (3). Des personne préfèrent s’excuser en disant tout simplement qu’il s`agit d`une trahison de leur inconscient, sans aller plus loin (4). De manière plus formelle, certaines personnes avancent un manque de contrôle ou de concentration, une distraction, une faute humaine... sans plus d`explications.

La psychanalyse peut-elle nous aider à interpréter ces mots extraordinaires qui s’invitent, qui nous prennent par surprise, en dépit de notre propre volonté? Freud dans la dernière partie de son livre (5), présente deux types de « hasard »: l’un est « externe, lié à des causes qui n'appartiennent pas au domaine psychologique », et l’autre « interne dans lequel le déterminisme psychique joue un rôle central ». Les actes manqués sont "le produit d'une intention inconsciente qui se substitue à une intention consciente" (6).

A partir de cette élaboration Freudienne, Lacan théorise sur la cause des événements auxquels nous sommes confrontés subjectivement (7). Il s`appuie sur les apports d’Aristote dans son Traité de la physique, qui avait différencié le hasard entre automaton et tuchê. L’automaton est lié à la spontanéité, avec une causalité sans but, en lien avec des besoins (telles les catastrophes naturelles, etc.). La tuchê, est le hasard de la rencontre, qui ne se comprend pas sans l’intervention de notre liberté (coïncidences, simultanéités, et autres contingences, etc.) mais qui est imprévisible.

Pour Lacan, dans le cas de l’automaton, il s`agit du réseau des signifiants, supports subjectifs dans la parole et le discours, qui se répètent de manière arbitraire et persistante. Tout ce qui reste de côté et qui ne cesse pas de s’écrire.  En revanche, ce qui se présente de manière imprévue -hasardeuse- dans le discours, comme les lapsus, est à mettre en relation avec la tuchê. Il s`agit d`une rencontre manquée, parce qu`il y a une chose subjective, qui ne se laisse pas attraper par le signifiant : il s`agit de ce que Lacan appelle une rencontre avec le réel, « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire ».  

Lacan  synthétise sa proposition ainsi :" Rien, en effet, ne peut être fondé sur le hasard - calcul de chances, stratégies - qui n’implique au départ une structuration limitée de la situation, et cela en termes de signifiants" (8). La psychanalyse clinique conçoit l’éthique en ce qu’elle offre au patient: se laisser entendre à partir de l`inconscient et de ses manifestations. Pour  pouvoir construire ce qui est dit et manque dans son discours, il propose trois temps d’élaboration: le voir, le comprendre et le conclure. Il suggère de se laisser surprendre par le savoir subjectif qui est  derrière ce voilé, ce caché, cet oublié, ce trompé, ce malentendu, etc. 

Tout l’art est de savoir se surprendre en laissant s’exprimer sa propre subjectivité à partir des surprises du quotidien.

(1) En ligne. 2014. Disponible en http://www.capitalemonde.com/article/people/-je-suis-une-mere-celibataire--le-lapsus-embarrassant-de-michelle-obama_8840_1365422508.html
(2) En ligne. 2010. Disponible en http://archive.francesoir.fr/actualite/politique/politique-royaume-des-lapsus-57427.html
(3)  En ligne. 2014. Ibid. "Enfin, je n'aurais pas dû dire célibataire, j'aurais juste dû dire mère très occupée. Parfois, quand votre mari est président, vous vous sentez de temps en temps célibataire. Mais il est bien là"
(4)  En ligne.2014. Ibid
(5)  Freud (Sigmund »,  Psychopathologie de la vie quotidienne
(6)  LAPLANCHE J. et PONTALIS J.B., « Vocabulaire de la psychanalyse ».  Paris, PUF, 1967, « Acte manqué », p. 5-6.
(7) LACAN, Jacques, séminaire "Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse", 1964. Livre XI. Editions du Seuil. 1973.
(8)  LACAN, Jacques. 1964. Op.cit.P. Pag 40.



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