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Numéro 31 - rive académique - décembre 2016

dr Eve-Marie Halba, administratrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv

Alliance, unir de gré ou de force

Alliance est tiré du latin liga. La famille lexicale la plus proche comprend quatre noms : lien, liaison, ligature, ligament. Lien et liaison datent du XIIème, cette ancienneté a permis qu’une grande variété de sens sédimente la langue. Au sens propre, le lien est un élément flexible et allongé reliant les objets. Au figuré, il est la relation entre deux personnes (liens du mariage, liens du sang). La liaison, au sens propre, insiste sur la forte union entre les éléments (1). Au sens figuré, il marque l’intimité morale, amicale ou sexuelle entre des individus (2). Ligature et ligament, formés au XIVème et XVème siècle, sont proches de l’étymon dont ils reprennent la consonne. Leur usage est spécialisé. La ligature suppose une technique spécifique dans le domaine chirurgical (3), typographique (4) ou musical(5). Le ligament est un mot purement médical (6).

La famille lexicale plus élargie dessine deux ensembles très distincts. Dans le premier, l’alliance exprime les liens susceptibles de développer des réseaux fraternels. Sur le plan militaire et politique, c’est l’allié qui se joint à vous dans une bataille et fédère des soutiens autour de lui. Dans le domaine religieux, la religion insiste sur la chaîne de fidèles, unis dans une même foi. Le second ensemble exprime l’union contre nature de deux éléments qui ne devaient pas être réunis. L’alliage est une composition artificielle créée pour optimiser les qualités d’un métal. L’obligation est le lien juridique contraignant quelqu’un au don, à l’action ou à l’inaction. L’antonyme mésalliance cristallise ce rapport de domination d’un des deux éléments sur l’autre.

Le théâtre aime à faire et défaire les alliances entre les personnages. L’intrigue est bâtie sur des nœuds que le dénouement résoudra, Molière est un maître en la matière. L’alliance prend la forme du mariage des jeunes premiers, mais c’est une intrigue secondaire qui clôt la pièce. Ces unions sont doublées dans Les Fourberies de Scapin où deux amis se marient (7)et l’Avare où le frère et la sœur épousent l’élu de leur cœur (8). Parfois, le jeu d’alliance est beaucoup plus complexe. Dans le Misanthrope, Alceste choisit avec intransigeance ses alliés. Si son ami Philinte s’est montré trop amical avec un inconnu, il veut rompre. Alceste lui confesse pourtant sa faiblesse, aimer Célimène. Quatre hommes convoitent la coquette qui les manipule jusqu’à ce qu’ils s’unissent pour la confondre. Alceste demeurera son seul allié.

L’absence d’allié rend le Bourgeois gentilhomme et George Dandin ridicules. Ces héros aspirent à une dignité que la société leur refuse. Le titre des pièces évoque cette impossibilité un  bourgeois ne peut être gentilhomme. George, prénom signifiant «  campagnard », peut se dandiner, c’est à dire « se balancer gauchement », sans parvenir à être hobereau, malgré sa richesse. M. Jourdain essaie maladroitement d’apprendre la danse, l’escrime, le beau langage. Tous ses efforts montrent l’incapacité d’un bourgeois à acquérir ce qui serait inné chez l’aristocrate. Georges Dandin a épousé une Demoiselle pour s’élever socialement. Le monologue initial révèle son dépit, ce mariage est une mésalliance (9). S’il a redoré le blason de sa belle-famille et subvient à leur besoin, M. de la Dandinière est mépriséet doit sans cesse présenter des excuses à ceux qui l’ont offensé  (10).

Nous terminerons cette rive sur le mot limier (11). Le chien de chasse doit son nom au lien qui l’attache. L’idée de l’animal qui traque une proie tout en étant lié à son maître évoque métaphoriquement le travail complexe de l’écrivain. Un auteur est un prédateur qui cherche les bonnes idées qu’il lie et relie pour exprimer ce qu’il ressent. Quand l’œuvre est achevée, il partage avec le lecteur le fruit de cette chasse, miroir de ses obsessions, de ses émotions, de ses doutes.

L’écriture est une transgression impudique, l’écrivain doit trouver en soi le limier qui le fera sortir de sa réserve. « Ecrire est une cérémonie très étrange où l’écrivain fait semblant d’être seul tout en sachant qu’une foule invisible et silencieuse se tient dans la même pièce » selon Dany Laferrière (12).

(1)  Dans la cuisine, la liaison est l’incorporation des ingrédients à une sauce ; en maçonnerie, la jointure des briques ; en grammaire et rhétorique, un mot liant les phrases ou les idées ; en musique, une relation de sons consécutifs.
(2)
Choderlos de Laclos reprend tous les sens figurés du mot dans son célèbre roman épistolaire, Les liaisons dangereuses
(3) 
La ligature est  « l’action de lier un vaisseau sanguin ou lymphatique, un conduit naturel, une portion de tissu, d’organe ou de tumeur ». Par extension, le mot désigne « le matériel servant à effectuer la ligature (définition du Dictionnaire de Médecine Flammarion, Flammarion, Paris, édit. 1994)
(4)
La ligature typographique consiste à unir deux lettres pour obtenir un seul graphème. Ainsi o et e deviennent une diphtongue dans le mot sœur.
(5)
La ligature regroupe deux ou plusieurs notes qui forment un ensemble rythmique ou mélodique (voir site www.myriad-online.com)
(6)"
Bandelette fibreuse ou fibroconjonctive destiné à maintenir en place un ou plusieurs organes »  Dictionnaire de Médecine Flammarion, op.cit)
(7)
La pièce s’ouvre sur la révélation du mariage secret d’Horace et d’Hyacinthe et se termine sur l’union alliance  de Léandre et de Zerbinette, obtenue par les ruses de Scapin.
(8)
Les enfants d’Harpagon peinent à obtenir gain de cause. Le prétendant d’Elise, Valère, endossera le rôle d’intendant pour manipuler son futur beau-père. Marianne sera courtisée par Harpagon lui-même avant d’épouser son fils Cléante.
(9)
« L’alliance qu’ils (les nobles) font est petite avec nos personnes : c’est notre bien seul qu’ils épousent, et j’aurais mieux fait, tout riche que je suis, de m’allier en bonne et franche paysannerie que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi » Georges Dandin, acte I scène 1.
(10)
Dès que Dandin veut prouver à ses beaux-parents que sa fille va et lui a été infidèle tout se retourne contre lui, grâce à l’habilité d’Angélique.
(11)
« Gros chien qui ne parle point, qui sert à quester le cerf, et à le lancer hors de son fort. Il y a les limiers pour le matin, et d’autres pour le haut du jour » in Dictionnaire de Furetière, tome second, fac simile réédité par SNL Le Robert Paris, 1978.
(12)
Dany Laferrière, Journal d’un écrivain en pyjama, Paris, édition Grasset, 2013. Ce livre jubilatoire fait entrer le lecteur dans les arcanes du métier d’écrivain avec beaucoup d’humour. « N’espérez pas devenir écrivain sans vanité, car ceux qui ont tenté ce coup sont devenus au mieux des mystiques ».



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