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Numéro 32 - rive académique - mai 2017

dr Eve-Marie Halba, administratrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv

Demain vient toujours un peu trop vite

La conception du temps repose sur le présent en français.De ce temps est déduit le passé, pour les faits antérieurs, le futur, pour les faits postérieurs. Dans notre système verbal, seul le passé développe un vaste spectre morphologique (1). Des événements qui ont eu lieu sont plus facilement envisageables que ceux n’existant pas encore. C’est pourquoi le futur ne présente que trois temps : le futur simple (il aimera), le futur  antérieur (il aura aimé) et le futur proche (il va aimer). La grammaire et l’étymologie de l’adverbe demain peuvent affiner notre réflexion sur cette temporalité singulière.

 Grammaticalement, demain est un déictique c’est à dire un mot incompréhensible si l’on ne sait pas qui parle et le moment de cette parole. Demain désigne le jour qui suit l’instant d’énonciation, donc n’importe quel jour de la semaine. Si demain est énoncé un lundi, il désigne un mardi - un mercredi, s’il l’est le mardi…. C’est la différence avec l’anaphorique le lendemain qui se réfère à un moment déterminé, indépendant de l’énonciation. Le lendemain de Noël désignera invariablement le 26 décembre.

 Etymologiquement, demain est issu de la forme latine de mane qui signifie « du matin ». Matin, matinal, lendemain et manécanterie (2) appartiennent à la même famille. Les écrivains expriment, dans leurs œuvres, que l’expérience du futur se conceptualise le matin. Chacun se souvient de l’émouvant poème de Victor Hugo, Demain dès l’aube (3). Dans le théâtre classique, l’action se déroule du lever au coucher du soleil, c’est l’unité de temps. Le lendemain, la crise sera résolue (4). La règle, balayée par les romantiques, participe de l’absurdité du théâtre de Ionesco et ou de Beckett. Ainsi, l’acte II de En attendant Godot est la répétition de l’acte I. Aujourd’hui est à la fois demain et hier. Vladimir et Estragon attendront éternellement et vainement Godot. Par ce procédé, la pièce se répète à l’infini.

Comment se représente-t-on mentalement le futur ? Une personne confrontée à une décision qui engage son avenir peut adopter plusieurs attitudes. Les deux premières sont diamétralement opposées. L’un prend du recul, respecte un délai de 24 heures. Le second se décide rapidement et agit dans la précipitation. L’un est sage, l’autre est fou. La dernière attitude consiste à refuser ce choix angoissant. Le procrastinateur repousse au lendemain ce qu’il doit faire le jour même (5).

La prévoyance serait-elle la solution pour tenter d’appréhender sereinement le futur ? Jean de La Fontaine montre que cette qualité est essentielle. Ainsi, le hibou de Les Souris et le Chat-Huant enferme des souris estropiées dans un arbre creux pour s’en nourrir (6). Dans Les Deux Perroquets, le Roi et son Fils,le vieux perroquet se gardera d’approcher le Roi depuis qu’il a mutilé le Prince (7). D’autresanticipent mal les choses. Les pèlerins de L’Huître et les Plaideurs n’ont pas imaginé la réaction de Perrin Dandin qui croque l’huître convoitée par les plaignants. Dans La Fortune et le Jeune Enfant, La Fortune vient prévenir un imprudent enfant dormant sur la margelle d’un puits. Dans Les Deux coqs, le Coq vainqueur du combat qui l’a fait roi du poulailler, est emporté par un vautour : le vaniteux chantait sa victoire sur un toit sans en prévoir le danger !

 La prévoyance peut être un défaut lorsqu’elle est excessive. La crainte de se tromper paralyse celui qui anticipe trop. Des études récentes montrent que notre cerveau détecte très rapidement les erreurs et envoie des signaux aux neurones (8). Le risque d’erreur par rapport à la prévision cérébrale est de l’ordre de la milliseconde. L’hésitation trahit ce calcul infinitésimal qui empêche certaines personnes d’agir (9). Pourtant, l’erreur, voire l’échec, fait partie de l’apprentissage et permet l’innovation. Alexander Flemming oublie une boîte de Petri et découvre la pénicilline. Charles Darwin rate ses études de médecine et de théologie, devient un éminent naturaliste et imagine la théorie de l’évolution.

 « Cueille dès aujourd’hui les roses de la vie » nous rappelle Ronsard dans son Sonnet à Hélène (10). Il faut savoir saisir le bonheur de l’instant présent, cela évite la nostalgie du passé ou la peur d’un futur préoccupant. « Demain vient toujours un peu trop vite » nous rappelle Joe Dassin (11). Sa chanson On s’est aimé comme on se quitte évoque la fin d’une passion. L’homme et la femme veulent se séparer. Cette décision réveille alors les amoureux et ravive leur flamme. C’est la clé pour apprécier le présent à sa juste valeur, changer de perspective, refuser la routine, se décider à agir en un mot. La sagesse se trouve dans la littérature, la philosophie … et les chansons populaires !

(1) Formes : imparfait, passé simple, passé composé, plus que parfait, passé antérieur). On peut ajouter le passé proche (il vient d’arriver) formé du semi-auxiliaires venir suivi d’un infinitif.
(2) La manécanterie est une école où l’on apprend à chanter à de jeunes enfants.
(3) Hugo n’a pas donné de titre à ce texte, le premier vers en fait office. Tiré de Pauca meae, le poète conte le pèlerinage d’un homme sur la tombe de l’être aimé. S’il s’inspire de la mort tragique de sa fille Léopoldine, la portée du poème est universelle.
(4) Le « nœud » de l’intrigue se résout par le « dénouement ».
(5)  La procrastination est un évitement systématique caractérisant un sujet stressé incapable d’affronter une tache aversive. Voir les travaux des psychologues canadiens Fuschia Sirois de l'Université Bishop (Sherbrooke, Québec) et Timothy Pychyl de l'Université Carleton (Ottawa, Canada). La procrastination augmenterait son anxiété et altèrerait la santé des sujets.
(6) La Fontaine s’oppose à la conception de « l’animal-machine » développée par Descartes au XVIIème siècle. Cette idée mécaniste, héritée de l’Antiquité, ferait de l’animal un être sans réflexion.
(7)  Le Prince rend le jeune Perroquet responsable d’une grave blessure de son moineau adoré, il est mis à mort. Le vieux Perroquet se venge en crevant les yeux du prince. Le roi veut l’attirer à lui mais le prudent volatile se tiendra désormais à distance : « L’absence est aussi bien un remède à la haine/ Qu’un appareil contre l’amour » (derniers vers de la  fable).
(8) Nous nous inspirons du dossier passionnant de la revue Cerveau et Psycho, n°87, avril 2017. Voir notamment l’article « L’erreur forge le cerveau » d’Emmanuel Procyk et Martine Meunier, p.45-50.
(9) Cette peur de l’erreur expliquerait le faible classement des élèves français dans les études européennes. Ils préfèrent ne pas répondre plutôt que de se tromper.
(10) Le poète français a adapté la célèbre formule d’Horace Carpe diem qui s’inspire de la philosophie épicurienne.
(11) Les paroles américaines de "On s’est aimés comme on se quitte" sont de Steve Goodman, elles ont été adaptées par Rochelle Dassin.



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