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Numéro 32 - rive linguistique - mai 2017

Magdalena Skoro, doctorante en Linguistique – didactique française (FLE)- Université de Bourgogne. Diplômée de l’Université de Zadar (Croatie) en Langue, civilisation et littérature françaises & Archéologie

La langue croate de demain : un futur linguistique ou politique ?

Le 1er  aout 2008 la langue croate fut reconnue officiellement au niveau international comme une langue à part entière,  différente de la langue serbe. Dans  toutes les bibliothèques du monde, elle se distingue  peu à peu du serbe en utilisant la désignation hrv/cro pour croate et non plus celle de scr pour serbo-croate (1). Malgré cette décision officielle et de son nouveau statut de langue croate  de nombreux linguistes continuent à se poser la question « Les langues croate et serbe sont-elles  une seule et même langue ?» (2).

La polémique relève le plus souvent d'une position politique qui complique la situation.  Pour certains linguistes, il s’agit bien, de part et d'autre, des standards d’une même langue. Ils appartiennent à un même système, tant au niveau syntaxique, morphologique que phonologique.  Mais les différences sont telles que parfois les variantes ne sont pas acceptées dans certains standards mais acceptées dans les autres (3).

Pour d’autres linguistes, il s’agit bien de deux langues différentes. Chacune a sa tradition littéraire, son écriture (latine-pour le croate, cyrillique-pour le serbe), variante ijékavienne du štokavien comme base de la langue littéraire croate ou variante ékavienne du štokavien comme base de la langue littéraire serbe (4).  Peu importe l’école, tous les linguistes s’accordent pour dire que l’histoire et le développement de la langue croate ont été influencés par le contexte politique. C’est aussi vrai pour les autres langues de l’ex. Yougoslavie.

 

La standardisation du croate a été influencée par le mouvement illyrien (5) au 19ème. Pour défendre leur identité nationale les Croates ont été contraints de lutter contre la magyarisation par une unicité linguistique des différents parlers (dialectes ?) croates. Pour la langue standard, les intellectuels croates optent pour la variante ijékavienne du štokavien au détriment des deux autres dialectes - kajkavien et akavien. Les standardisations simultanées des langues croate et serbe, ont entrainé un rapprochement  typologique. Pendant les périodes des deux Yougoslavies (royales et républicaines) (6), la prédominance du serbe a perpétuellement  menacé la langue croate de perdre sa spécificité et ses particularités.

Le deuxième « combat » s’est avéré plus compliqué que celui de l’époque illyrienne. Le croate s’est heurté à une langue similaire à la sienne. L’appel à l’identité linguistique a pris une ampleur particulière après l’éclatement de la Yougoslavie et la fin de la dictature communiste. Les pays se sont battus pour leur indépendance. Les Croates ayant subi l’agression serbe, et craignant  une Union yougoslave, ont insisté sur leurs différences avec le peuple serbe et en particulier sur la distinction entre leurs deux langues. L’affrontement linguistique a accompagné les combats politiques. Tous les pays de l’ex-Yougoslavie  ont connu le même sort.

Le combat politique continue toujours. En mars 2017 une pétition a  dénoncé un appel à la signature d’une déclaration (7) qui proclamait une seule langue pour les quatre nations. Certains voient les prémices d’une nouvelle union yougoslave ; d’autres une solution contre la ségrégation entre les quatre peuples. La question d'un nouveau nom n’a pas été évoquée. Ce silence ne serait-elle pas la crainte de faire surgir un nouveau désaccord entres les « déclarants » ?

Combien de nouvelles appellations, demain, dans les pays de l’ex-Yougoslavie? Souhaitons que ce combat politique et linguistique prenne fin et que nous réussissions à préserver la langue croate telle qu’elle existe aujourd’hui- dans sa forme et avec son nom.

(1)   www.VJESNIK.hr, Kultura, Jezikoslovlje, Radoslav Katičić, 2 octobre 2008
2)   Il en est question même des quatre langues ou standards. Bosniaque, monténégrin, serbe et croate.
(3)  Paule-Louis Thomas, Le serbe- croate (bosniaque, croate monténégrin, serbe) de l’étude d’une langue à l’identité des langues , dans  Revues des études slaves, tome 74, 2002,  p. 311.
(4)  Miro Kačić, Le croate et le serbe : illusions et falsifications, Paris, Honoré Champion, 2000, p. 56-57.
(5)  L'identification romantique entre peuple, nation et langue, amène les Illyriens à considérer que Serbes et Croates (avec peut-être les Slovènes, voire les Bulgares) forment un seul et même peuple (le peuple illyrien) qui, ayant des parlers communs ou très proches, a donc vocation à posséder une langue littéraire commune et au-delà à former un État-nation unique. Thomas Paul-Louis. Frontières linguistiques, frontières politiques. In: Histoire Épistémologie Langage, tome 21, fascicule 1, 1999, p 67
(6) Le Royaume de Yougoslavie (RY : 1918-1941) ; La République fédérative socialiste de Yougoslavie (RFSY : 1945-1991) et le Royaume de Yougoslavie (RY : 1918-1941)- https://www.logicno.com/politika/objavljena-deklaracija-o-zajednickom-jeziku-jedan-jezik-za-cetiri-naroda.html



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