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Numéro 32 - rive d'Angleterre - mai 2017

M. Peter Wells, Recteur honoraire Université de Northampton

Tomorrow is another country

Hier, ahurissement, ivresse, désespoir, joie, peur, exubérance, tristesse: toutes ces  émotions étaient évidentes le 24 Juin 2016 après les résultats du referendum britannique UK sur le Brexit.  Les votes des électeurs se sont cimentés en deux tribus: 52% (pour sortir de l’UE- exit) ou 48% (pour rester dans l’UE- remain). Des millions de croix sur des bulletins ont mené à un inexorable « Royaume Désuni ». Les dirigeants politiques conservateurs qui avaient fait campagne pour que le Royaume-Uni restent dans l’UE ont commencé à ressentir les effets d’un cas extrême de “dissonance cognitive”: comment ressentir à concilier ma conviction d’hier à un gouvernement qui demain organisera le « grand au revoir » ? Dans les semaines qui ont suivi le referendum le sport national a consisté à scruter les consciences de plusieurs parlementaires du parti conservateur piqués par des milliers de pointes d’aiguilles. Mais c’était « avant »…

Aujourd’hui, alors que j’écris, je suis envahi par la chaleur du printemps dans une capitale britannique quelques jours après l’activation de l’Article 50 du Traité européen. Suis-je le seul à avoir remarqué que le courrier venimeux déclenchant la procédure est arrivé à Bruxelles par l’Eurostar et le Tunnel sous la Manche- des chefs d’œuvre d’ingénierie destinés à relier plus étroitement le Royaume-Uni à l’Europe continentale ? Depuis Juin 2016, toute l’attention du pays était surtout centrée sur les quatre libertés fondamentales de l’UE : liberté de circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux, les deux premiers focalisant tous les débats les plus ardents dans les médias. Cette ardeur, quand le débat était attentif et subtil, a permis quelques illuminations utiles et m’a rappelé deux idées importantes, une « ancienne » et une « nouvelle ».

La plus ancienne renvoie à Isaiah Berlin et ses « concepts de liberté » (3) où il distingue une liberté négative d’une autre positive. Le débat britannique sur les libertés européennes se réfère à cette conception de liberté sans aucune entrave. Les voix qui se sont fait le plus entendre ont couvert celles correspondant à l’autre conception de Berlin qui pourrait être plus importante pour les citoyens britanniques, à savoir, être libres de certaines contraintes. L’idée centrale est que l’individu est et veut être ou devenir. Au moment des négociations sur le Brexit, j’espère que la liberté pour, plus politique, ne l’emporte pas sur la liberté de, plus psychologique.

Cette pensée, plus centrée sur le citoyen, à un niveau individuel,mène à l’idée “nouvelle” exprimée parDavid Goodhart dans son dernier livre « The Road to Somewhere » (4). Le Brexit et l’élection de Trump seraient le résultat de ces individus qu’il appelle « quelque part » - « somewheres’) qui s’opposent aux « n’importe où » - anywheres  et leur vision du monde -  weltanschauung  caractérisée par exemple par le projet européen. Plus simplement, les « quelque part » ont des identités plus sûres avec des parcours éducatifs et professionnels plus réussis. Cela leur permet de s’adapter plus facilement à de nouveaux environnements et à de nouvelles personnes. L’Union européenne est devenue leur habitat naturel. Par contraste, les « n’importe où » ont des identités attribuées - « ascribed » qui se sont construites en dehors de leurs groupes ou de leurs lieux d’appartenance originelle. Leur regard social intime les a laissés en dehors d’un monde qui est de plus en plus mondialisé.

Bien sûr, cette dichotomie « quelque part/n’importe où » de Goodhart comme les deux types de liberté de Berlin, peuvent être critiquées mais dans le contexte d’une Europe Post-Brexit, elles peuvent être une base utile sur laquelle construire une Europe de demain positive et remplie d’espoir.

Demain, il s’agit de se demander si le Royaume-Uni deviendrait dans les yeux de ses voisins  un pays fondamentalement différent dans un avenir post-Brexit. Une pièce jouée à Londres au printemps 2017 fait référence au roman de Hartley (5), le “passé est un pays étranger”. La question est de savoir si le Royaume-Uni voit ses voisins de manière différente.  Si « étranger », compris comme différent, inhabituel, inconnu et autre, est perçu comme une menace inhérente alors l’Europe de demain sera difficile et abimée. Au contraire si « étranger » est perçu comme potentiellement enrichissant et motivant, l’espoir est permis. Mais comment le réaliser ? Cela nécessitera un travail de longue haleine et beaucoup d’efforts mais pas nécessairement à grande échelle, plutôt à un niveau local et individuel.

Les estimations actuelles indiquent qu’il y a 3 millions d’Européens qui vivent et travaillent au Royaume-Uni et un million de Britanniques dans les 27 pays de l’Union européenne. Néanmoins je pense à tous ceux qui ont la volonté de garder des liens sains et forts entre le Royaume-Uni et ses voisins européens. Même si beaucoup d’entre eux appartiennent aux « quelque part », ils doivent aussi faire  un lien  avec les « n’importe où ». Ils doivent dire et témoigner par leurs histoires individuelles de la liberté « positive ». Si ce groupe d’Européens n’a pas l’oxygène suffisant -et la liberté - de vivre et de travailler comme ils le font actuellement et qu’il est refusé à d’autres la possibilité de les rejoindre, je crains que le Royaume-Uni ne meurt de son isolationnisme. Mais l’espoir demeure.

Demain est un autre pays et un autre jour

(1) rive traduite de l’anglais par Bénédicte Halba pour l’iriv
(2) Demain est un autre pays
(3) Berlin, I., (1969) ‘Two Concepts of Liberty’ in Berlin I., (2002) Four Essays on Liberty, London: Oxford University Press.
(4) Goodhart, D., (2017) The Road to Somewhere - The Populist Revolt and the Future of Politics, London: Hurst and Company.
(5) Hartley, L. P.,  (1953) The Go Between, London: Hamish Hamilton.

 



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