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Numéro 33 - rive éditoriale - décembre 2017

dr Bénédicte Halba, présidente fondatrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv, co-fondatrice du Club de l'iriv à la Cité des Métiers

Sans partage

« Un égoïste c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi » (1) 

Selon la théorie économique classique (2),le comportement d’homo oeconomicus est fondé sur l’égoïsme. Des individus rationnels poursuivent leur intérêt personnel- tel est le paradigme de l’individualisme méthodologique. Pour comprendre le bénévolat, il faut changer de cadre de pensée et se référer à l’altruisme -basé sur le don d’argent, de temps ou de tout autre bien ou service contribuant au bien-être économique d’autrui, sans obligation ni espérance de gain futur en contrepartie (3). On parle alors d’homo donator.

Dans un système d’échanges entre personnes égoïstes, les prix, offres et demandes sont des informations qui doivent permettre la meilleure allocation des ressources. Le marché (économie libérale) ou le plan (économie socialiste) ont proposé de résoudre ce problème d’information. Chaque système a montré ses limites avec des transferts douteux, des manipulations, ou des rétentions d’information. Les travaux des chercheurs ont montré que les altruistes empêchent les inefficacités du marché et du plan en partageant l’information, en la rendant accessible à tous (4). Le partage et la transparence  permettent une meilleure efficacité productive pour la société - plus utile au bien-être de chacun de ses membres.

Les associations fonctionnent sur cette idée de partage. Le don n’est pas une condition suffisante. Il faut un contre-don pour qu’un échange s’établisse et que l’échange soit équitable. Personne ne doit être lésé ni se sentir frustré. Le bénévolat exclut une contrepartie matérielle mais pas une valorisation de ce temps consacré aux autres. En France, la loi de modernisation sociale (2002) qui a consacré la Validation des acquis de l’Expérience (VAE) considère une expérience bénévole comme une expérience professionnelle à part entière. En Europe, le processus de Copenhague lancé par les pays membres de l’Union européenne dès 2002 a reconnu l’importance des apprentissages non formels et informels acquis grâce à une expérience en dehors de l’école ou  d’une formation, par exemple dans le cadre d’un bénévolat. Ces avancées décisives, aux niveaux national et européen, ont ouvert la voie à de nombreux projets qui ont proposé des outils & stratégies pédagogiques pour permettre la valorisation de cette expérience particulière (5).

Le partage est aussi une condition sine qua non pour que les projets soutenus par l’Union européenne, soient pérennes et utiles à tous les citoyens européens. Les résultats doivent être accessibles à tous- après la fin des projets européens-  on parle de pérennité ou de durabilité (6). Des compendiuns sont publiés par la Commission européenne pour avoir accès aux résultats des projets financés. La publication des outils & stratégies développés est obligatoire sur des plateformes collaboratives mises en place par Bruxelles - information relayée au niveau des pays européens par les Agences nationales. La meilleure manière d’assurer le partage réel des résultats est pour chaque organisation bénéficiaire de fonds européens de les rendre accessibles à tous sur des sites ou portails qu’ils ont eux-mêmes développés. Pourtant la publicité imposée par la Commission européenne est souvent « oubliée » par des organisations spécialisées dans les appels à projets où  la quantité l’emporte souvent sur la qualité. Elles ne pensent plus à partager le fruit de leur travail par manque de temps ou par peur que cette publication ne fasse apparaître de trop grandes similitudes entre des résultats de projets trop semblables.

Pour partager, il faut avoir quelque chose à donner. Le partage est exigeant- il impose rigueur et honnêteté intellectuelle. Au sein d’une association, comme d’une équipe de projet européen, les conflits sont fréquents quand l’échange est déséquilibré. Un premier conflit est lié à la légitimité du chef de file - quand il n’a pas été à l’initiative de l’idée fondatrice. Il faut alors rendre à César ce qui est à César, sans oublier de rappeler que sans cet accord tacite et originel le projet n’aurait pas vu le jour. Un deuxième conflit est lié à la qualité des contributions. Certains membres ou partenaires ont plus d’expériences ou de compétences, d’autres sont des nouveaux venus, moins familiers des règles. Il faut dans ce cas procéder avec diplomatie pour n’exclure personne - sans être dupe des comportements de « passagers clandestins » qui veulent profiter du voyage sans s’acquitter du prix du billet. Un troisième conflit est enfin lié à l’utilisation des résultats. Il faut dès le départ être clair sur la répartition de la propriété intellectuelle, inhérente à tout travail collectif.

Le partage comme la solidarité et le don sont des notions essentielles à la société ou l’économie de partage qui se sont développées avec les nouveaux moyens de communication. Ces beaux principes ne doivent pas nous rendre naïfs- les comportements humains ne changent pas fondamentalement. Il faut rester vigilant face à des signaux d’alerte comme le secret, la confusion ou la dissimulation - et ne pas oublier d’agir avec fermeté, et sans partage, pour défendre ces idéaux, en se rappelant que

« Le meilleur endroit pour cacher une feuille, c’est une forêt » (7)

(1)Parole d’enfant recueillie dans une émission dominicale « Bon Dimanche » proposée par l’animateur Jacques Martin sur Antenne 2 (chaîne de télévision publique française) entre 1977 et 1978
(2) Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776
(3) David A. Kennett, « Altruisme et comportement économique » in Problèmes économiques, n°1732, La Documentation française, 15 juillet 1981, traduction de son article paru
(4)  Serge-Christophe Kolm « LA bonne économie », Presses Universitaires de France (PUF), Paris, 1984
(5)  Iriv & alii, porfolio de Valorisation des acquis de l’expérience bénévole développé dans le cadre du projet VAEB (2003-2006) dans le cadre du sous-programme Leonardo da Vinci, programme Former et Eduquer tout au long de la vie soutenu par la Commission européenne.
(6) en référence au développement durable- durabilité est la traduction de l’anglais « sustainability »
(7) Jorge Luis Borges « Le livre des sables », Buenos Aires, 1975- traduction française Paris : Gallimard, 1978 

 



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