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Numéro 29 - rive académique - décembre 2015

dr Eve-Marie Halba, administratrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv

Complexité du retour

Le retour est équivoque. Il exprime à la fois le mouvement vers l’arrière(1) et le mouvement en sens inverse (2). Il marque le point d’arrivée (3) etle chemin parcouru pour revenir à ce point initial (4). Cette polysémie est héritée du verbe retourner et des différentes acceptions du préfixe re- marquant ce mouvement en sens inverse (renvoyer), le retour à un état antérieur (revenir), la répétition (ruminer), l’achèvement (rentrer) ou le renforcement (bouleverser). Le retour est une notion complexe qui invite à se poser  bien des questions.

Quel sera l’accueil et quelle sera la place de celui qui revient ? Au retour des prisonniers ou des soldats, la réintégration, au sens étymologique de « redevenir entier », est un enjeu important. Les proches aiment retrouver la personne de leur souvenir. Mais celui qui s’est éloigné est transformé par son voyage. Pour un prisonnier, la liberté est la première marque de ce retour, puis la possibilité de reprendre une vie normale. Pour un soldat, revenir vivant est un exploit, celui de surmonter les traumatismes de la guerre en est un autre (5). Le pèlerin spiritualise l’ensemble du processus : le voyage vers le lieu de pèlerinage, le but à atteindre et le retour (6).

Revenir est-il sans risque ? Au théâtre, le retour est un thème tragique. Phèdre est tombée amoureuse de son beau-fils car elle voit en lui la réincarnation de son mari, qu’elle croit mort. Le retour de Thésée enclenche la mécanique tragique : il maudit son fils d’avoir prétendument courtisé sa femme. A la fin de la pièce, la famille est détruite : son fils est mort et sa femme s’est suicidée. Dans Le malentendu de Camus (7), le retour de Jan auprès de sa mère et de sa sœur Marthe tourne mal. Il veut faire leur bonheur mais, au lieu de dire qui il est, il se fait passer pour un client dans leur « auberge rouge ». Il le paiera de sa vie. Le Retour de Pinter (8) est tout aussi radical. Ted, universitaire américain, revient en Europe présenter Ruth. Sa femme est traitée de « p… » par son beau-père et devient l’objet sexuel des frères de Ted. Contre toute attente, elle choisit de rester avec eux tandis que son mari repartira aux Etats-Unis. Le retour aura brisé son couple et transformé sa femme en prostituée (9).

Le retour peut, à l’inverse, révéler l’importance du foyer. Du Bellay, déçu de son séjour à Rome, est conforté dans l’idée que le bonheur est de rester chez soi. Cette expérience inspirera son célèbre sonnet Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage. La fable des Deux Pigeons de La Fontaine dit aussi que « l’absence est le plus grand des maux ». Le pigeon resté chez lui est plus sage que le téméraire pigeon revenu plus mort que vif après un périlleux voyage.

« Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau »

La fable se termine sur l’aveu nostalgique du fabuliste : « Ai-je passé le temps d’aimer ? »

Le retour invite en effet à une réflexion sur le temps. Le goût du rétro, le lancinant « c’était mieux avant » est très ancien. Dans l’Antiquité, le passé idéalisé s’appelait « âge d’or », un temps idyllique où l’homme vivait sans travailler en se contentant de ce que la nature lui offrait généreusement. Ce retour aux sources de la civilisation gréco-romaine était une façon pour Hésiode, Platon, Tite-Live, Sénèque ou Virgile de critiquer la société de leur temps, oublieuse des vraies valeurs. D’autres envisagent le temps comme un renouvellement perpétuel du même. La répétition peut souligner la monotonie de l’existence humaine parfaitement exprimée dans A vau l’eau de Joris-Karl Huysmans (10). Certains auteurs préfèrent l’envisager sous l’angle positif de la renaissance. Ainsi, la reverdie, poème des trouvères médiévaux, célèbre-t-elle le retour du printemps et des amours renaissantes.

La parabole de l’enfant prodigue reprend les questions existentielles du retour. Comment accueillir un enfant qui revient ? Doit-on lui pardonner d’avoir oublié sa famille ? Peut-on empêcher la jalousie suscitée par un trop bon accueil ? Les paroles paternelles feront réfléchir le fils lésé : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait bien festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! » (11). C’est un effort de revenir, le retour bouleverse autant l’accueilli que son entourage. Dans Le malentendu, Jan avoue à sa femme qu’« il n’est pas si facile de rentrer chez soi ».

 (1) voir le retour de flamme, accidentelle hors du foyer vers le carburateur (idée de danger imprévu et souvent fatal). Au figuré, l’idée négative du contrecoup d’une action se retournant contre son auteur voisine avec celle positive du regain de vigueur après une période de calme.
(2)  voir le retour de noces, second moment de réjouissance où les invités des mariés financent les festivités après les noces.
(3)  voir le retour offensif lorsqu’une arméemarque la contre-attaque après avoir battu en retraite.
(4) voir le  cheval de retour, faisant le voyage de retour pour ramener les voyageurs à l’endroit où il avait été emprunté. L’expression s’applique ensuite au forçat évadé ramené au bagne après de multiples évasions.
(5) l
e cinéma et la littérature ont traité plusieurs fois le sujet. Sur le thème des gueules cassées et des mutilés, voir deux romans forts La chambre des officiers de Marc Dugain (Paris, Pocket, 1999) ou 14 de Jean Echenoz (Paris, Editions de Minuit, 2012)
(6)  Renaut de Montauban, héros éponyme d’une chanson de geste du XIIIe siècle, est un pèlerin particulier. Il va d’abord en Terre Sainte pour expier le crime du neveu de Charlemagne te revient à la cour impériale. Il en fait un second, incognito, à Cologne. Comme il y est tué, il ne pourra revenir à la cour mais une charrette merveilleuse le conduira à Trémoigne où l’on vénèrera désormais saint Renaud. Le non retour est une marque de sa canonisation.
(7)  la pièce fut créée au théâtre des Mathurins en 1944. Maria Casarès incarnait le rôle de Marthe.
(8)  la Royal Shakespeare Company créa la pièce à l’Aldwych Theatre de Londres en 1965.
(9)  dès qu’elle arrive, Lenny lui fait des avances. Son beau-père la traite de « p… ». Puis elle couche avec Joey. A la fin de la pièce, on apprend qu’elle se prostitue dans un appartement de Lenny qui est  proxénète. A aucun moment, Ruth ne paraît choquée du traitement qu’on lui inflige pas plus que son mari qui se sépare d’elle sans émotion.
(10) cette nouvelle raconte la vie d’un modeste fonctionnaire dont l’ennui de vivre se traduit par la perte d’appétit. Pour le retrouver, il recherche un bon restaurant pas cher. La quête du Graal alimentaire est celui du « goût » de vivre perdu.
(11)  Luc 15, 11-32
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