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Numéro 29 - rive éditoriale - décembre 2015

dr Bénédicte Halba, présidente fondatrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv, co-fondatrice du Club de l'iriv à la Cité des Métiers

Lois du retour

«On me demande parfois le secret du succès. Je pourrais vous dire que je réussirai à aller jusqu’à la mer et à imprimer mon nom sur toutes les routes et toutes les eaux du monde, mais je voudrais qu’il me restât l’espoir de pouvoir, à la fin de mes jours, rentrer à la maison, et celui que les bergers étonnés, que les collines et les ruisseaux de mon pays comprennent ce que j’ai acquis. Mais la monnaie, ici et là-bas est toujours différente, et si je retournais chez moi, je ne rentrerais pas plus riche, un peu plus vieux seulement, et plus fatigué, et je n’aurais peut-être plus le cœur de m’en accommoder ». (1)

 La « loi du retour », votée en 1950, stipule que « tout juif a le droit d’immigrer en Israël » (2). Elle  accorde la citoyenneté à toute personne de confession juive qui s’installe sur son sol. Elle préside à l’alyah et traduit un principe essentiel de l’identité israélienne, pays construit comme un foyer national juif. Dès 1948, année de la proclamation de son indépendance, David Ben Gourion proclamait : « L’Etat d’Israël sera ouvert à l’immigration des juifs de tous les pays de leur dispersion». Mais la loi du retour connaît des exceptions. Ne peuvent prétendre immigrer « ceux qui mènent des  activités dirigées contre le peuple juif », « ceux qui risquent d’atteindre à la salubrité publique ou à la sécurité de l’Etat » ; et « ceux qui ont un passé criminel ».

En 2008, soixante ans après la création de l’Etat d’Israël, cette loi généreuse avait connu trois exceptions célèbres (3). Joseph Joanovici, ferrailleur ayant collaboré avec l’occupant nazi à Paris fut renvoyé vers la France en 1957. Robert Soblen, médecin new-yorkais, agent soviétique qui coopéra à l’assassinat de Trotski et au transfert de secrets atomiques américains vers Moscou, fut extradé vers Washington en 1962. Meyer Lanski, surnommé le « cerveau financier » du syndicat du crime aux Etats-Unis, fut renvoyé à Miami où il obtint un non-lieu (4).

L’Irlande est le premier pays à avoir créé, en 2014, un ministère de la Diaspora. Confié à   Jimmy Deeniham, ce dernier a expliqué la création d’un tel portefeuille, inédit en Europe et dans le monde (5). Depuis 2008, à cause de la crise économique et financière, 240 0000 personnes ont quitté l’Irlande. De jeunes diplômés très qualifiés sont partis en Australie, au Canada, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. En 2009, le réseau Irish Global recommande que soit créé un ministère de la Diaspora pour coordonner les initiatives du gouvernement et apporter un soutien aux expatriés sur les questions économiques, sociales et culturelles (6). Le Tigre celtique manque aujourd’hui de main d’œuvre qualifiée, d’ingénieurs, de chimistes, de programmeurs informatiques. Les entreprises multinationales sur le sol irlandais -comme Google- les forums économiques organisés par l’Irish Global et le ministère de la Diaspora sont des facteurs décisifs pour favoriser le retour de jeunes irlandais après une expérience internationale qui a enrichi leur curriculum vitae.

Plus de 2 millions de Français vivent à l’étranger(7). En juillet 2015, la sénatrice Hélène Conway-Mouret a remis un rapport proposant des mesures concrètes pour lever les obstacles qui empêchent le retour des Français expatriés. Les principaux freins relevés sont l’accès au logement, aux droits sociaux ou  l’inscription scolaire des enfants. La sénatrice propose d’éditer un « Guide du retour en France » qui soit disponible dans tous les consulats étrangers. Sur le sol français, elle suggère que les conseillers Pôle Emploi soient mieux formés aux problèmes des expatriés. La secrétaire d’Etat à la Réforme de l’Etat a été chargée par le Premier ministre de mettre en œuvre ces propositions (8). Ce rapport a fait l’objet de débats.

L’Union des Français à l’étranger (UFE), association reconnue d’utilité publique, créée en 1927, assure la défense des intérêts des expatriés auprès des pouvoirs publics (9). Elle a salué le travail réalisé par la sénatrice sur les difficultés auxquelles sont confrontés les expatriés français: assurance maladie, emploi, logement, situation fiscale, retraite, scolarité des enfants, etc.  Mas l’UFE fait aussi part de ses réserves (10). La première est qu’il n’existe « aucune base d’information permettant de connaitre les flux des Français entrant sur le territoire » ce  qui empêche de construire un échantillon représentatif pour sonder les expatriés qui sont revenus. Pour l’UFE, « en quittant la France pour réaliser leur vie à l’étranger, pour un temps, ces Français qui partent veulent dans leur majorité tenter de réussir ailleurs ce qu’ils ne parviennent pas à faire en France ». Les exilés fiscaux sont minoritaires. L’UFE souligne ainsi que l’«on retrouve dans l’accueil en France des Français de l’étranger les mêmes questions que celles qui se posaient à leur départ ».  L’UFE rappelle enfin le rôle essentiel du Centre d’accueil des Français rapatriés (CEFR) soutenu par les pouvoirs publics et n’oublie pas les missions de leur filiale, France Expat, pour résoudre les problèmes juridiques, sociaux, psychologiques, liés à la vie à l’étranger.

Les pouvoirs publics comme les associations jouent un rôle important pour accompagner le retour de leurs ressortissants, quand ils souhaitent revenir pour de bonnes raisons. La décision de partir, comme celle de revenir, est individuelle, et souvent très personnelle. Quitter son pays pour construire une vie ailleurs est courageux.  Quand on décide de revenir, pour retrouver les siens et son pays, un accueil digne de ce nom, au moins en facilitant les procédures administratives, semble un juste retour des choses

« La douleur de vivre loin des siens lui était devenue si intolérable qu’il a dû effacer son passé de sa mémoire (…/…) On ne meurt pas tant qu’on bouge. Mais ceux qui n’ont jamais franchi la barrière de leur village attendent le retour du voyageur pour estimer si cela valait la peine de partir ». (11)

(1)  Ingeborg Bachmann, « J’ai vécu, moi aussi, en Arcadie » in Recueil de récits, Paris, Gallimard, 2011
(2)  Article publié le 14 janvier 2015 par Rue 89- « Alyah » : dix questions sur le « retour » des juifs en Israël -  http://rue89.nouvelobs.com/2015/01/14/alyah-dix-questions-retour-juifs-israel-257060
(3)  Sylvain Cypel, Quand la justice américaine s’inquiète de la loi du retour , Le Monde, 24 décembre 2008
(4) Il a inspiré le personnage de Roth, joué par l’acteur Lee Strasberg, dans le Parrain 2 (Francis Ford Coppola, Etats-Unis, 1974)
(5) Anne Cheyvialle, L’Irlande mise sur le retour de ses immigrés, Le Figaro, 5 août 2015.
(6) Toutes les informations pour le retour sont fournies sur le site du Département des affaires étrangères et du commerce-  https://www.dfa.ie/Global-Irish/
(7)  cité par Cécile Crouzel, La France cherche à faciliter le retour de ses expatriés, Le Figaro, 5 août 2015.
(8) rapport accessible sur : http://www.ufe.org/fr/article-1798_publication-du-rapport-sur-le-retour-en-france.html
(9)  site de l’association  UFE-  http://www.ufe.org/fr/
(10) François BARRY DELONGCHAMPS, Rapport Conway : ce qu’en pense l’Union des Français de l’Etranger, juillet 2015- accessible sur http://www.ufe.org/fr/vie-ufe/evenements-et-actus/38-evenements-et-actus/1799-rapport-conway-ce-quen-pense-lunion-des-francais-de-letranger.html
(11) Dany Laferrière  L’énigme du retour, prix Médicis,  éditions Boréal et Grasset, Paris 2009.


 



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