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Numéro 34 - rive éditoriale - mai 2018

dr Bénédicte Halba, présidente fondatrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv, co-fondatrice du Club de l'iriv à la Cité des Métiers

Clarté mémorielle- Claritas valeria victrix

« Un passé qui ne passe pas »  (2)

 L’année 2018 célèbre le centenaire de la fin de la première guerre mondiale (1918- 2018). Selon les historiens, le XXème siècle aurait débuté en 1918 avec la chute des grands empires d’Europe centrale et orientale– empire austro-hongrois des Habsbourg, Reich allemand et empire Ottoman. Les négociations de paix ont été vécues comme un diktat par les puissances vaincues. Les négociations de paix après la victoire alliée de 1945 n’ont pas non plus satisfait tous les pays belligérants (3). Le XXème siècle s’est ouvert dans un esprit de revanche.

 Pour reconstruire l’Europe, la France et l’Allemagne ont conclu un pacte tacite : ne pas oublier le passé mais se tourner résolument vers l’avenir pour bâtir un futur commun avec d’autres pays– l’Italie, la Belgique, les Pays Bas et le Luxembourg. Ils ont signé ensemble le traité de Rome en 1957. Les actes mémoriels ont d’abord pris une forme bilatérale - le président français, le général de Gaulle, et le chancelier allemand, Konrad Adenauer, signent le traité de l’Elysée en 1963. Dans les années 1980 et 1990, François Mitterrand et Helmut Kohl multiplient des initiatives symboliques scellant la réconciliation. La politique franco-allemande s’est poursuivie avec un soutien mutuel et sans faille entre nos deux pays - cette alliance tacite est la base de l’identité européenne.

Le XXème siècle se serait terminé en 1989 avec la chute du mur de Berlin, et la chute de l’Empire soviétique (URSS). Il semblait avoir commencé dans un esprit apaisé et plein d’espoir en Europe avec une Allemagne réunifiée et l’entrée des pays d’Europe centrale et orientale (PECO). L’Union européenne pouvait choisir avec panache en 2004- date du dernier grand élargissement, une nouvelle devise « Unie dans la diversité».

Pourtant les mémoires européennes ne sont toujours pas réconciliées. Les crispations identitaires se sont multipliées et ont alimenté des mouvements nationalistes profondément hostiles par essence à la construction européenne. « Le patriotisme est l’amour des siens. Le nationalisme est la haine des autres » (4). Tous les démocrates s’inquiètent de la montée  des partis nationalistes et populistes dans toute l’Europe - Front national en France, Alternative pour l’Allemagne (AFD) en Allemagne, Parti de la liberté (FPÖ) en Autriche, Parti pour la liberté (PVV) aux Pays-Bas, Ligue du Nord en Italie, Aube dorée en Grèce ou Jobbik en Hongrie. Certains font même partie du gouvernement.

Si les pays européens partagent une histoire commune, les mémoires ne sont ni unies ni réconciliées. La Pologne a fait voter en janvier 2018une loi interdisant de parler de génocide ou de camps de concentration « polonais ». La solution finale et les camps de la mort sont en effet une responsabilité de l’Allemagne nazie. Le peuple polonais a été héroïque pendant la guerre et de nombreux résistants se sont illustrés par leur courage (5)- même si en Pologne comme dans de nombreux autres pays européens, des opportunistes ou des fanatiques idéologisés ont aussi collaboré activement au nazisme ou au fascisme.

Les associations d’anciens combattants sont souvent moquées. Elles sont présentées comme des vestiges du passé. Certains prédisent même leur disparition avec la mort des derniers Poilus de 1914-1918 ou des derniers résistants de 1939-1945. Pourtant leur mission s’est étendue à d’autres conflits armés dans laquelle la France s’est engagée – en Algérie (1954-1962) ou en Indochine (1945-1954) mais aussi les victimes des attentats terroristes qui ont frappé la France depuis trente ans – GIA algérien en 1986 et 1996 et plus récemment les attentats revendiqués par l’Etat islamique (depuis 2015). La carte d’ancien combattant délivrée par l’Office des anciens combattants tient compte de toutes ces guerres, en France métropolitaine ou dans des territoires ultra-marins.

La Mémoire et l’histoire ne font pas toujours bon ménage. Une des missions des associations d’anciens combattants est d’apporter clarté et précision sur les faits, les contextes et la réalité des crimes commis pour que les réparations envisagées pour les victimes contribuent à la paix des mémoires. Toutes les victimes ne peuvent pas être mises sur le même plan, surtout dans le cas de crimes contre l’humanité. Les bourreaux doivent être nommés et clairement identifiés- la stratégie anglo-saxonne du « name & shame » (6). La mémoire ne meurt pas avec les derniers combattants.

 Mais l’histoire doit aussi être tournée vers l’avenir. Les nouvelles générations ne sont ni responsables ni coupables des crimes commis dans le passé. La dette serait trop lourde. Il n’est pas facile d’écrire une histoire nationale ou européenne qui tienne compte de ces tensions contradictoires - ces souvenirs blessés ou ces sentiments d’injustice qui sont autant de « violences symboliques ». Les associations d’anciens combattants peuvent aider à relever ce défi de la clarté mémorielle en mobilisant toutes les générations- des plus jeunes au plus vieux pour que l’avenir ne soit pas obscurci par l’ignorance  ni plombé par le déni du passé.

 « Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt» (7).

 (1) Littéralement – La clarté valeureuse et victorieuse en référence à Legio XX Valeria Victrix (litt : XXe légion valeureuse et victorieuse) légionde l’armée romaine levée par l’empereur Auguste vers 31 av. J.-C dont l’emblème était le sanglier
(2) « Vichy, un passé qui ne passe pas », Éric Conan & Henry Rousso, Nouvelle édition, Collection Folio histoire (n° 71), Paris,  Gallimard , 1996
(3)  la France n’a pas été invitée aux accords de Yalta négociés par les Etats -Unis, l’URSS et le Royaume-Uni
(4)  Gary (Romain)  « Une Education européenne », collection Folio, Paris, Gallimard, 1972.
(5)  comme Jan Karski, de son vrai nom Jan Kozielewski, né le 24 juin 1914 à Łódź et mort le 13 juillet 2000 à Washington, résistant polonais de la Seconde Guerre mondiale, courrier de l'Armia Krajowa, messager de la résistance polonaise. En 1942, il entre dans le ghetto de Varsovie, puis essaie d'alerter le monde sur le sort de la Pologne et l'extermination des Juifs d'Europe.
(6) nommer et faire honte
(7)Garcia Marquez (Gabriel) « Cent ans de solitude » - Cien años de soledad, publié par Editorial Sudamericana, Buenos Aires (Argentine), 1967 - traduction française de Carmen et Claude Durand (1995), Paris, Seuil.

 



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