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Numéro 21 - rive éditoriale - décembre 2011

dr Bénédicte Halba, présidente fondatrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv, co-fondatrice du Club de l'iriv à la Cité des Métiers

Révolution du regard

Pour Michel Alliot, la démarche de l'anthropologie juridique exige d'abord d'accepter l'altérité mais aussi de " penser autrement " donc de changer de système de référence. La même exigence est demandée pour comprendre le bénévolat. Il faut changer de paradigme : quitter l'égoïsme de l'homo economicus qui souhaite maximiser son profit pour passer à l'altruisme qui intègre l'autre et les relations que l'on souhaite nouer avec lui.  

C'est au début du vingtième siècle que le problème de l'Autre, la question de l'altérité s'est imposée dans la culture européenne selon Antonio Tabucchi (2). D'après l'écrivain et linguiste italien, le premier à avoir posé le problème est Jozef Teodor Korzeniowski alias Joseph Conrad, "un alloglotte, un dépaysé, un homme d'Europe centrale qui a abandonné sa nationalité et a décidé de s'exprimer dans la langue du pays qu'il a adopté". Né en Pologne, travaillant et vivant longtemps en France, il est considéré comme un des auteurs anglais majeurs du XXème siècle.  

Un récit, Le passager clandestin, daté de 1912 (3), évoque directement cette notion d'altérité. Il met en scène dans la cabine d'un navire transatlantique un passager qui donne l'hospitalité à un mystérieux voyageur "qui vient du néant et retourne au néant". Ce passager clandestin serait une "projection de l'autre passager, un alter ego de cet ego qu'une nouvelle discipline des sciences humaines, la psychanalyse, est alors en train de théoriser" (4).  

L'intégration de migrants venus d'horizons lointains ou même proches implique une réflexion sur cette altérité. Dans une approche purement administrative, la Commission européenne définit comme "pays tiers" les pays non membres de l'Union européenne. Elle distingue ainsi, dans ses statistiques, les migrants communautaires (originaires d'un des 27 pays de l'Union) et les non communautaires. Il existerait donc des "étrangers moins étrangers que d'autres" pour plagier l'expression de George Orwell qui dans "La ferme des animaux" affirmait avec malice que "certains animaux étaient plus égaux que d'autres" (5).  

La notion d'altérité implique en effet souvent une hiérarchie entre les hommes. Certains seraient " in ", d'autres " out " en fonction de critères acceptés tacitement ou explicitement. Si l'on prend l'exemple de l'association qui peut être considérée comme une société en miniature avec une loi fondamentale (les statuts) qui organise son mode de fonctionnement, le processus d'élection de ses représentants et les critères pour être membre (ou être déchu de ce droit), on comprend mieux le mécanisme de l'intégration.  

Pour être membre, il faut adhérer à l'objet de l'association et respecter les règles définies dans les statuts. Il faut aussi, une fois par an, participer à l'Assemblée générale qui est souveraine. Les adhérents votent soit pour donner quitus à l'équipe dirigeante soit exprimer leurs réserves. L'adhésion n'est pas systématique. En fonction des décisions qui auront été actées, le Conseil d'administration devra réviser sa stratégie. Le processus d'adhésion d'un nouveau membre est également clairement défini : il doit suivre les règles de droit commun mais peut aussi envisager des critères plus sélectifs sans être discriminants. Ils tomberaient alors sous le coup de la justice.  

En droit français, un migrant ou un étranger a le droit d'être adhérent à une association mais aussi d'être bénévole, d'être élu au Conseil d'administration et même de créer, avec au moins un autre, un associé, sa propre association. Cette règle qui autorise le droit d'association des étrangers a été rétablie en 1981 après avoir été mise en sommeil pendant quarante ans. Depuis 1941, en pleine guerre, les étrangers n'avaient plus été autorisés à créer une association pour des raisons de sécurité nationale.  

En cette année européenne du bénévolat, le projet Tremplin Migrant(e)s (6) a relancé l'idée selon laquelle le bénévolat pouvait être un des vecteurs d'intégration des migrants dans nos sociétés (7). Pionnière, cette démarche est encore en butte à de nombreux obstacles dans les associations. Migrants ou non, accepter de nouveaux membres aux profils différents n'est pas une démarche qui va de soi. Il faut du temps pour s'habituer à la différence. Un apprentissage est nécessaire pour construire une intégration. Pour réussir, le processus doit impliquer une réciprocité : pour les "nouveaux venus " comme pour les " indigènes" ou les "nationaux ".  

Quel que soit le sens de l'évolution, du bénévolat à l'intégration ou de l'intégration au bénévolat, elle implique une "révolution du regard " qui est d'abord personnelle. S'efforcer de se voir soi-même comme un Autre… et inversement. Changer son regard pour être aussi regardé différemment.  



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