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Numéro 23 - rive éditoriale - décembre 2012

dr Bénédicte Halba, présidente fondatrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv, co-fondatrice du Club de l'iriv à la Cité des Métiers

Mosaïque et kaléidoscope

Dans l’art, la mosaïque est l’assemblage de petits morceaux de porcelaine en faïence pour donner une image. Chaque morceau est différent et pourtant l’ensemble est harmonieux. Il faut s’approcher très près pour s’apercevoir que ce sont des pièces assemblées.

En littérature, Boccace dans son Décaméron rassemble cent nouvelles inspirées de l’idéal de la vie bourgeoise naissante en décrivant l’humanité  la plus complexe et la plus variée (1). Pirandello, cinq siècles plus tard, écrivit une nouvelle par jour de l’année. Ces histoires, souvent tragiques, décrivent la solitude de l’homme (2). Chez Boccace ou Pirandello, la réflexion sur des vérités universelles ne se forge qu’après avoir lu l’ensemble des nouvelles, chaque récit éclairant différemment l’autre.

Quand on parle de multiculturalisme, on évoque souvent l’idée de mosaïque de cultures qui cohabitent dans le même cadre institutionnel (3). Cette notion a pu avoir, ces dernières années une connotation négative (4). Des dissonances briseraient l’harmonie générale. Le processus d’intégration aurait échoué, certaines « parties » refusant de s’intégrer au « tout ».

Selon Paul Ricoeur, ces tensions viendraient du fait que collectivement on exigerait une « reconnaissance singularisante » dont le fondement serait les discriminations subies dans le passé. Ces discriminations sont fondées sur le genre (luttes féministes), la couleur de peau (lutte pour les droits civiques) ou la liberté de culte (luttes religieuses). Au sens politique, une société est considérée comme libérale selon la manière dont elle traite et reconnaît les minorités (3).La demande de reconnaissance de certains groupes peut heurter les valeurs ou la conception de la société d’autres groupes, parfois ébranler leurs certitudes.

Les associations proposent une manière alternative de s’exprimer et d’exister dans la société. Elles permettent une reconnaissance collective, notamment des groupes minoritaires. Le monde associatif français est une mosaïque très colorée qui englobe des domaines variés: le sport et les loisirs, l’environnement, la culture, l’éducation, la formation, l’intégration,  la santé, les services sociaux… Chaque secteur d’activité offre des projets associatifs, apparemment  semblables, en fait, très différents.

Le projet originel est marqué par la personnalité des associés, à l’origine de la création de l’association. Ils ont une influence décisive sur son évolution. Un projet associatif est longuement mûri, discuté. Les associés doivent s’entendre sur son expression (les statuts) et sur les moyens de le défendre (les projets réalisés). Les tensions peuvent apparaître sur les moyens les mieux appropriés d’y parvenir. La lutte entre les « Anciens » et les « Nouveaux », source habituelle de conflits, peut s’avérer fertile. Elle répond à des objections auxquelles on n’avait pas pensé. S’arc bouter sur un projet ancien, « originel » ou sur une manière de faire « qui a fait ses preuves » n’est pas la meilleure manière de faire face au futur surtout en période de restriction budgétaire.

Le fonctionnement des associations a en effet beaucoup changé. Pour financer leurs projets, elles ont dû passer d’une logique de subvention à une logique d’appel à proposition. Il ne suffit plus de remplir une mission d’intérêt général, il faut prouver que l’on a rassemblé les moyens les plus efficaces pour la réaliser, en termes de compétences des équipes mais aussi en termes financiers. Ainsi, parmi les associations intervenant dans le champ de la migration, le Fonds d’Action sociale (FAS) subventionnait 6 150 organismes en 2000 (dont 86% à statut associatif) ; en 2010, les associations « partenaires de l’Etat dans le domaine de l’intégration » sont environ 1 300 (5).

Les nuances de la mosaïque varient selon la disparition ou l’apparition de certains éléments, évoquant alors un kaléidoscope. Entre 2001, Centenaire de la loi des associations et 2011, Année européenne du bénévolat, le paysage associatif a changé. Paul Ricœur disait que « pour identifier, il faut distinguer, et c’est en distinguant qu’on identifie ». Les associations ont dû se distinguer pour être connues et reconnues. Ce « parcours de la reconnaissance » a pu se transformer en épreuve pour beaucoup d’entre elles qui ont dû s’adapter à un monde changeant pour ne pas disparaître.  Henry V prédisait avec fatalisme à son cousin Westmoreland : « The fewer men, the greater share of honor»(6).

 (1) Giovanni Boccaccio (Jean Boccace) , écrivain italien (1313-1375)  qui a écrit  Le Décaméron entre 1349 et 1353, dernière traduction en français, Paris, Gallimard, 2006.
(2) Luigi Pirandello, écrivain italien, poète, nouvelliste, romancier et dramaturge, (1867 - 1936), récompensé par  le Prix Nobel de littérature en 1934. Il n’a pu écrire que les deux tiers des 365 nouvelles, une pour chaque jour de l’année, que comptait le projet, conçu en  1922 de ses Novelle per un anno (Nouvelles pour une année) selon Jean-Michel Gardair in « Personnages en quête d’auteur », Préface aux Nouvelles de L. Pirandello parues en France dans la collection Pochothèque, Librairie générale Française, Paris,  1996.
(3) Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance , Folio Essais, Paris, 2004.
(4) La chancelière allemande Angela Merkel ou le premier ministre britannique David Cameron  dénonçant à l’automne 2010 l’échec de la société multiculturelle en Allemagne ou au Royaume-Uni.
(5) Rapport du Haut Conseil à l’Intégration, « Investir dans les associations pour réussir l’intégration », Paris, février 2012.
(6) « moins les hommes sont nombreux, plus grande est la part d’honneur», (Acte IV, scène 3), Henry V, William Shakespeare, poète, dramaturge et écrivain anglais (1564-1616)

 

 




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