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Numéro 24 - rive de Serbie - juin 2013

dr Katarina Popovic, professeure à la Faculté de Philosophie, Université de Belgrade

Guerre de Yougoslavie. La vérité entre l'enclume et le marteau

1999, les bombes tombent sur Belgrade, les habitants s’installent dans les caves, se cachent dans les appartements d’amis, à la campagne, n’importe où… Ils cherchent à éviter les bombes et l’armée nationale qui recrute des combattants pour la guerre. Ils veulent fuir la peur et la panique, mais n’y réussissent pas toujours. Quand il y a de l’électricité, on regarde la télévision ou on consulte ses mèls.

Il n’y a pas beaucoup de variété dans les programmes. Les émissions de la chaîne nationale de Milosevic utilisent la campagne de bombardement de l’OTAN pour asseoir l’autorité de son parti. Victime des bombes lancées par d’anciens « alliés », abandonnée, en danger, la population serbe se sent proche de ce chef, qui se présente comme un héros et un sauveur. Une stratégie bien connue des dictateurs… On montre des civils tués par les bombes de l’OTAN, des héros nationaux du passé, les échecs de la politique atlantique ou américaine, C’est le même message: nous sommes innocents, nous sommes des victimes, nous n’avons rien fait de mal, nous sommes objets de haine parce que nous sommes les meilleurs...Et la population a cru à cette vérité, parce qu’il était si facile d’y croire.

CNN exacerbe la peur suscitée par cette tribu sauvage des Balkans appelée les Serbes, venus tout droit du Moyen-Age. Selon ces chaînes, l’OTAN les combat pour ramener la paix et la démocratie dans ce coin le plus sombre de l’Europe. Elle ramène la paix par les bombes, elle tue d’innocentes victimes et les vrais ennemis, elle empoisonne ses propres soldats, et détruit l’environnement avec les conteneurs des bombes. Mais tout cela pour la bonne cause, pour un idéal, être encore plus violent semble être la seule manière de répondre à la violence et au  nationalisme. ...Et la population a cru à cette vérité, parce qu’il était si facile d’y croire.

Chacun se battait pour sa ou ses propres vérités à tort et à raison. Ce que Milosevic a infligé à la population albanaise ne l’a pas rendue « angélique » et ne l’a pas dédouanée de la responsabilité de ses crimes, même si les médias occidentaux ont parfois voulu le faire croire. Tous les Serbes ne soutenaient pas Milosevic, mais savaient ce qui se passait à Srebrenica et ce que la population de Sarajevo endurait sous les bombes depuis longtemps… Tous les Américains ne soutenaient pas Clinton, mais savaient que la paix était défendue par les bombes dans de nombreux pays lointains en leur nom. « Violer la vérité » était un « sport national ».

C’est le jeu des bons et des méchants -la guerre ne laisse pas beaucoup de place aux nuances, impossible de NE PAS adhérer. Vous devez choisir votre camp, accepter sa vérité et la diffuser. Les temps du « Noir et Blanc » ne sont pas propices aux réflexions critiques ni à ceux qui ne veulent pas faire partie du troupeau. Le besoin d’appartenance arrive alors en premier dans la hiérarchie définie par Maslow (2). Il peut même dépasser les besoins physiologiques et de sécurité, surtout sous la pression du groupe et d’un danger existentiel. Nous avons dû adhérer à la vérité commune, qui est devenue « notre vérité », que nous soyons Serbes, Albanais, Croates ou Bosniaques. Les autres nationalités ont été ramenées dans les rangs, ou expulsées…

L’analyse manichéenne du « noir et du blanc » sur la guerre de Yougoslavie venait aussi de l’extérieur. La vérité était présentée selon un modèle arbitraire - “Procrustean bed» (3) -  par les analystes internationaux, comme la guerre du « bien » contre le « mal » et la vérité devait s’adapter à ce modèle.  Sans doute était-il plus confortable, à distance, de tout expliquer en fonction du « bon » camp, de se dire que tout allait bien, que nous faisions ce qu’il fallait… C’était un tel soulagement moral, même si la réalité devait être en partie ignorée, parce que tout ne correspondait pas toujours.

A l’Université, mes collègues suivaient ce schéma. En France, certains nous témoignaient une grande compréhension et une belle empathie, en critiquant les bombardements de l’OTAN. Mais ce soutien allait de pair avec une admiration pour Milosevic et sa politique, ce qui me révoltait : j’ai manifesté des années dans les rues de Belgrade pour protester. En Allemagne, d’autres réactions étaient pires encore : mes collègues comparaient les souffrances des Serbes sous Milosevic à celles des Allemands sous le régime nazi. Aucun débat n’était possible sur les différences de situations, sur le contexte historique et politique et sur les enjeux. La vérité restait enterrée dans des recoins reculés de leur esprit critique car aucun des protagonistes au conflit (Milosevic, la communauté albaine ou l’Otan…) ne détenait toute la vérité.

Pour entamer un processus de guérison, on doit vérifier la vérité des faits, avoir une meilleure compréhension du contexte. Mais la vérité est un animal vulnérable, caméléon et protéiforme. Elle peut facilement devenir politique, nationale et idéologique, devenir la vérité de tout un groupe. Elle n’a pas besoin d’appartenance et de pensée « en casier » mais d’indépendance, de courage personnel et d’une pensée autonome...

 

(1)  article traduit de l’anglais par Bénédicte Halba
(2)  Abraham Maslow Etre humain, La nature humaine et sa plénitude, groupe Eyrolles, Paris, 2006
(3) « Procrustean bed », un modèle arbitraire selon lequel une conformité exacte est imposée  in American Heritage, Dictionnaire de langue anglaise, 2000 et 2009, Houghton Mifflin Company



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