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Numéro 5 - rive éditoriale - septembre 2005

dr Bénédicte Halba, présidente fondatrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv, co-fondatrice du Club de l'iriv à la Cité des Métiers

Le pari bénévole

Selon la théorie de l'engagement, " seuls les actes nous engagent. Nous ne sommes donc pas engagés par nos idées, ou par nos sentiments, mais par nos conduites effectives " (1). Il n'est pas facile de remettre en cause une décision quand l'action est engagée (2). On peut ainsi se laisser entraîner dans une escalade d'engagements car "l'individu rationalise ses comportements en adoptant après coup des idées susceptibles de les justifier. " Le sentiment de liberté " joue un rôle primordial dans les phénomènes de persévération des décisions : l'individu qui a pris sa décision sous la contrainte se sentira nettement moins engagé par son acte que celui qui l'a prise librement"(3).   


L'engagement bénévole repose sur la liberté, ce qui le distingue des travaux d'intérêt général ou d'utilité publique. La gratuité est une condition nécessaire mais pas suffisante. L'action est en outre collective, au sein d'un groupe. Une autre caractéristique est la notion d'intérêt général ou commun, de service des autres, qui ne soient ni sa famille si ses amis. On retrouve ainsi les cinq notions qui définissent le bénévolat : l'engagement, la liberté, la gratuité (ou le désintéressement), l'appartenance à un groupe, au service de l'intérêt commun (4).   Pourquoi décide-t-on d'être bénévole ? Les principales motivations avancées sont : défendre une cause, se rendre utile, rencontrer des gens, occuper utilement son temps... Certaines sont personnelles : utiliser ou entretenir ses compétences ; acquérir de nouvelles connaissances ; s'épanouir en marge de son travail ; découvrir ses dons. Le bénévolat est aussi un moyen d'acquérir de l'expérience (5) et de tester ses aptitudes pour prendre des initiatives.   

Pour comprendre le comportement bénévole, il faut passer de l'individualisme à l'altruisme qui n'existe pas, ou très peu, sans aucune forme de contrepartie. Le chercheur anglais David A. Kennett (6) a envisagé plusieurs formes de comportements " quasi-altruistes ". La première consiste à donner du temps ou de l'argent pour s'attacher le respect du receveur ou des témoins de ce don. Une deuxième forme s'apparente à la stratégie des jeux : si l'on réussit à convaincre deux individus égoïstes d'agir de façon altruiste, tous deux seront gagnants. Une troisième proposition avancée par les sociobiologistes prétend que l'on serait génétiquement prédestiné à l'altruisme. Une quatrième forme de quasi-altruisme correspond au théorème du " sale môme " (Rotten Kid Theorem) développé par Gary S. Becke (7) selon lequel tout individu égoïste d'un groupe a intérêt à simuler un comportement altruiste s'il veut, en retour, bénéficier d'un transfert accru. Dans une cinquième approche, le comportement quasi-altruiste serait une réponse rationnelle aux pressions sociales, la générosité pallierait certaines inégalités sociales et permettrait d'échapper à la culpabilité qu'elles engendrent. Une dernière forme, celle des entreprises, sert à promouvoir une image, une notoriété ; on attend un profit supplémentaire, à long terme.   

Pourquoi expliquer les motivations des bénévoles ? Sans doute parce qu'il existe une suspicion fondamentale à l'égard de l'acte gratuit qui doit obéir à une logique rationnelle. En droit fiscal, on parle du caractère " anormal ou bénévole d'un avantage ". Il est compréhensible que dans la sphère commerciale, dont l'objectif est la recherche de profit, la gratuité soit suspecte. Il est paradoxal qu'il le soit aussi dans la sphère non lucrative.   

Pourquoi s'engager ? Toutes les motivations sont mêlées : raisons altruistes ou quasi-altruistes, intérêt personnel, convictions philosophiques ou religieuses …. L'engagement peut aussi avoir des implications professionnelles ; une expérience bénévole est parfois un tremplin pour une nouvelle activité ou un premier emploi, pour les jeunes par exemple.   

On hésite souvent à franchir le pas : a-t-on le temps ? Peut-on être utile ? Est-on compétent ? Pourtant, on s'engage. C'est la " glorieuse incertitude " (8) du bénévolat…En cette rentrée de septembre, pourquoi ne pas faire le pari bénévole ?
     
   
(1) Joule (Robert-Vincent) et Beauvois (Jean-Léon), Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens , Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1987 
(2) Joule (R-V) et Beauvois (J-L) cités sur le site canadien de Dokimos.inc.: http://www.dokimos.ca/co261.htm,
(3) Joule (R-V) et Beauvois (J-L) cités par Lazuly (Pierre), La théorie de l'engagement , 31 mai 2000, http://www.menteur.com/chronik/000531.html 
(4) Halba (B), Bénévolat et volontariat en France et dans le monde, Paris, La Documentation française, 2003. 
(5) " Vaeb dans une perspective professionnelle ", projet pilote Leonardo da Vinci, Commission européenne, 2003-2006 ; www.eEuropeassociaitions.net . 
(6) Kennett (D. A), Altruisme et comportement économique, Problèmes économiques, 15 juillet 1981, n° 1732. 
(7) Becker (Gary S.), Altruism in the family and Selfishness in the Market Place, Economica, London School of Economics and Political science, Londres, 1981. 
(8) Expression empruntée à Albert Londres parlant du sport cycliste dans " Les forçats de la Route ", Paris, Arléa, 1924.   




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