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Numéro 49 - rive éditoriale - décembre 2025

dr Bénédicte Halba, présidente fondatrice de l'iriv, co-fondatrice des rives de l'iriv

L'ironie de la chance

La chance est-elle facétieuse ? Nous joue-t-elle des tours ? Comme les hallucinations numériques, l’erreur de l’Intelligence artificielle (IA), nos cerveaux humains peuvent-ils créer des mirages auxquels nous finissons par croire et qui abusent les chanceux ?

Les pathologies du cerveau ont été observées avec soin par la neuropsychologie. Les progrès de l’imagerie du cerveau ont été fulgurants. Ils ont permis d’analyser les régions du cerveau détruites à la suite d’accidents ou de traumatismes importants et d’expliquer leur impact sur des comportements étonnants. On sait identifier le fonctionnement cérébral pendant que se forment les idées, que s’élaborent les gestes, que s’égrainent les mots ou que naissent les  rêves. Certaines zones du cerveau s’animent. Le neuropsychologue Laurent Cohen (1) a expliqué à partir d’étude de cas de patients aux comportements étonnants, comment le cerveau fonctionne. Il le définit comme « un assemblage de petites machines, chacune ayant un rôle particulier, collaborant et communiquant avec les autres selon des règles strictes ».  Les êtres humains ne sont donc que « cet agrégat de petites machines, de modules spécialisés ». Il en conclut « Nous ne sommes pas un mais multiples ».

Sans accident ni traumatisme physique, le cerveau devrait fonctionner normalement. L’être humain est un animal doué de raison. L’éducation lui permet de sortir de l’état de nature, d’accéder au savoir, à la connaissance, et d’acquérir des compétences tout au long de sa vie. Ses choix sont censés être rationnels. Pourtant ils peuvent être faussés par des émotions. Chacun réagit différemment selon son histoire. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik (2) a étudié les « récits intimes » et les « histoires d’enfances fracassées » pour expliquer que la construction psychique peut être très différente d’un individu à l’autre. Il propose la métaphore de la fusée à deux étages. Le premier respecte les lois de la nature ou de la matière ; le second vogue vers la « planète des signes » où les lois sont convenues et n’existent que dans la verbalité. « Il suffit de s’entendre ou de se faire entendre ». Le premier étage de la fusée est soumis à la double contrainte génétique et écologique, le conflit est incessant. Au second étage, nous nous « soumettons aux représentations que nous inventons et que nous héritons de nos parents et de leur groupe social ». Le neuropsychiatre en déduit que « L’homme est deux fois ensorcelé : par l’évolution qui façonne son monde et suscite la pensée qui façonne son monde ». Nous sommes des ensorceleurs, tâchons de ne pas nous laisser ensorceler à notre tour par nos propres désirs ou illusions.

La chance ne sera pas perçue de la même manière par deux êtres humains. Pour certains, les pessimistes, des événements extraordinaires sont des causes majeures de déstabilisation et de stress, un changement trop radical auquel ils ne s’étaient pas préparés ; ils les rejettent instinctivement. Plutôt que d’accepter de saisir leur chance, ils préfèrent ne rien changer, s’enferment dans leurs certitudes, et renforcent leurs défenses. Fermés à double tour. Pour d’autres, les optimistes, la chance ne pouvait pas mieux tomber. Ils étaient prêts, elle était déjà passée, ils attendaient son retour comme le Messie. Ils se lancent avec enthousiasme et frénésie dans une série de changements auxquels ils avaient pensé. Table rase. L’excès de pessimisme suggère le statu quo, le trop plein d’enthousiasme provoque l’action souvent déstabilisante, et parfois décevante. Dans le premier cas, on regrette souvent d’avoir laissé passer sa chance, par manque de confiance en soi et en l’avenir. Dans le second cas, on se demande si on n’en a pas trop fait, par excès de confiance en soi face à cette chance insensée du Destin ou de la Providence qui ne pouvait pas se refuser. Dans les deux cas, des émotions ont faussé notre jugement- négatives en ne faisant rien, positives en surréagissant et en s’épuisant dans des scénarios idéalistes.

La storytelling est une stratégie narrative suggérée par l’éducation pour adulte qui permet par la narration de remettre les choses dans leur contexte et d’apprendre de son expérience. Ce récit de soi évolue avec le temps.  Face à une expérience extraordinaire, qui a permis de franchir une étape majeure dans sa vie, on repense aux différents jalons, en réfléchissant aux signaux ou informations qui ont eu un impact sur son comportement, et ses décisions. A-t-on fait les bons ou les mauvais choix ? A-t-on bien ou mal compris les options qui se sont présentées ? Comment réagirions-nous en nous plaçant a posteriori après tous les soubresauts provoqués par une action exaltée ? On exagère souvent des éléments qui nous flattent et on  sous-estime des signaux inquiétants qui auraient dû nous faire réfléchir et modérer notre ardeur, mais qui auraient aussi brisé notre élan.

Dans le « Guépard », livre unique  inspiré par sa famille écrit par un auteur sicilien, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, le Prince Fabrice, aristocrate conscient que son monde a disparu, est fasciné par l’insolente énergie de son neveu, Tancrède, qui saisit toutes les chances qui se présentent à lui-  Garibaldi et le Risorgimento où il se fait remarquer avant de rentrer sagement dans les rangs ; Angélique riche héritière qu’il épouse fort opportunément pour servir sa carrière politique. Chance se dit « fortuna » en italien- bonne ou mauvaise fortune… Peut-être une manière de mesurer sa « chance » en s’interrogeant sur ce qu’on en attendait - la liberté, l’insouciance matérielle, ou la passion du rêve ? Mirage ou miracle- la chance peut être pleine d’ironie.

(1) Laurent Cohen (2008) « L’homme thermomètre », Paris : Odile Jacob
(2) Boris Cyrulnik (2001) « L’ensorcellement du monde », Paris : Odile Jacob
(3) Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1958)« Le Guépard », Rome : Feltrinelli



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