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Numéro 49 - rive associative - décembre 2025

Claire Millot, bénévole association Salam

Chance… La vie à pile ou face…

Mes premiers souvenirs de réflexions sur le sens du mot « chance » remontent aux parties de Monpoly de mon enfance. Sur le plateau, il y avait la pile de cartes «CHANCE», retournées bien sûr. Elles me faisaient rêver. Quelle chance ! Quelle chance ? Et puis elles délivraient leur message : « Reculez de trois cases » ou bien « Payez pour frais de scolarité 15 000 FF »… Ma mère m‘avait expliqué : la chance, c’est le hasard… Bon…

Au loto, nous avons une chance sur 1 906 884 de trouver la bonne combinaison de cinq numéros (dit mon ordinateur)…
C’est le vrai hasard, mais qui déclenche un bonheur, comme dans le langage courant : avoir de la chance…
A l’inverse nous sommes touchés par la « mal-chance, la mauvaise chance » : la tuile qui tombe du toit. « La tuile » dit-on familièrement ! L’image est lumineuse…
Imprévisible, la chance…
D’ailleurs, elle tourne !

Les proverbes s’accumulent pour consoler ceux que la chance ne favorise pas : « Malheureux au jeu, heureux en amour… » ou « Marcher dans la crotte de chien porte bonheur ».
Nous savons tous qu’il n’en est rien. Mais le malheureux (qui a trouvé « encore perdu » sur sa carte à gratter ou qui a sali ses chaussures) repart ragaillardi. C’est une autre façon de regarder la chance, pour la rendre favorable, coûte que coûte : un optimisme systématique…

Se fier à la chance, en tirant à pile ou face ?
« Pile ou face », la version sans dieu de « Inch allah » : on n’a aucune prise, on se remet à son destin pour décider de la réussite ou l’échec de son projet… : le migrant qui réunit deux planches à voile avec une ficelle et qui accroche un drap à un bâton en attendant qu’il soit gonflé par le vent et le conduise en Angleterre ne fait pas autre chose que « tenter » la chance, la provoquer. Oui, c’est de la provocation, comme un poing dressé vers le ciel, pour faire basculer les événements dans le bon sens.

Ou bien…
« Tu tires à pile ou face », me disait un jour une amie à qui je confiais une incertitude devant une décision importante qui engageait ma vie… Oui, après tout, si vraiment j’ai autant de raison de choisir une des possibilités que l’autre……
« Tu tires à pile ou face, » avait-elle ajouté… « et comme ça tu sauras ce que tu veux vraiment… »
Et combien elle avait raison. La « décision » que rend la pièce provoque en nous une réaction immédiate de satisfaction ou de déception qui fait apparaître le véritable désir. Si ce désir est bon ou mauvais pour nous est une autre question. Le résultat dépendra-t-il de la chance que nous aurons ?

Rares sont en effet le plus souvent les cas où le hasard entre seul en ligne de compte.
On rencontre un vieil ami, mais pour cela il faut être sorti de chez soi…
« Les candidats ont une chance sur deux de réussir ce concours ». Pas du tout… Celui qui a préparé soigneusement multiplie ses « chances »…
« No chance », disent nos amis exilés quand on les voit revenir trempés et transis de froid au sortir d’un canot gonflable qui n’a pas atteint l’Angleterre…
Mais est-ce seulement le hasard qui les a refoulés ? Nous savons bien que les migrants qui paient plus cher le passage pour l’Angleterre ont des conditions plus favorables (canots plus solides, moins surchargés, lieu de départ choisi avec plus de soin par le passeur…)

Même avoir une patte de lapin dans son sac n’est pas si absurde comme porte chance, si celui qui l’a, à condition qu’il y croit, gagne en confiance en lui et réagit positivement aux événements. Les équipes de foot le savent, qui gagnent plus souvent le match dans leur fief. Ils ne sont pas objectivement meilleurs, mais ils sont portés par le contexte.

D’ailleurs même au loto… personne ne joue les numéros qui ont gagné la veille : jamais la même combinaison ne sort deux fois de suite. Donc toutes les combinaisons n’ont pas vraiment la même « chance » de tomber à chaque fois. C’est juste imprévisible…

Il arrive même que la chance ne doive vraiment rien au hasard :
« Donne-moi ma chance, donne-moi ma chance encore », chantait Richard Anthony en 1963.
La chance que demande l’amoureux éconduit n’a rien à voir avec le hasard… Il demande que son amie lui laisse la possibilité de renouer le lien brisé entre eux. Cela s’appelle « chance » parce que la réussite n’est pas gagnée d’avance… Il va devoir faire des efforts, c’est le contraire de laisser faire le hasard.

Finalement, la question est là, pour nous, être humain : sommes-nous "déterministes", autrement dit pensons-nous notre vie déterminée par la chance (qu'on peut appeler le destin) ou croyons-nous avoir prise sur le cours de notre vie ?



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